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J'arrive maintenant à l'oncle Adrien, celui que j'ai le mieux et
le plus longtemps connu des membres de la famille de mon père. Ce
fut le membre le plus marquant de la famille. Alors que les
premiers enfants de mon grand-père s’étaient succédés à des
intervalles assez rapprochés 1819 (Isoline) 1920 (Oscar) 1922
(Émile), l'oncle Adrien fut un petit retardataire, venant au monde
dix ans après sa soeur et sept ans après son frère le plus jeune.
Il fut dont le benjamin de la famille, il n'avait que neuf ans
quand son frère entra à l'école Polytechnique. Il était en
admiration devant lui, aussi, dès son jeune âge il pensa faire
comme lui. Il se débrouilla si bien qu'à 17 ans il y fut admis à
son tour.
Il avait toujours été un petit garçon, bien sage, bien appliqué,
bien raisonnable. Il fut élevé pensionnaire au collège protestant
de Sainte-Foy. Une fois qu'il prit son bachot il alla à Metz, je
crois, faire ses mathématiques spéciales pour préparer
Polytechnique où il fut reçu dans un bon rang.
Il était le conscrit de monsieur de Freycinet l'ancien homme
politique, souvent ministre et plusieurs fois Président du
Conseil. Un conscrit, à l'Ecole Polytechnique c’est celui de la
promotion suivant qui a le même numéro d’entrée. L'ancien et le
mentor de son conscrit, et il y a entre les deux numéros une
camaraderie un peu plus grande.
Mon oncle faisait sa deuxième année Polytechnique quand survint la
révolution de février 1848 qui établit la république en renversant
Louis Philippe. Les polytechniciens étaient assez sujets à se
mettre au premier rang dans ces changements de régime. Ils
allaient en chantant : « Mourrons pour la patrie », mais ils
terminaient en criant : « Mouron... pour les petits oiseaux ! » En
imitant le cri du marchand de mouron qui parcourait les rues de
Paris qu'en annonçant sa marchandise. C'est-à-dire qu'ils le
prenaient un peu à la blague.
Grâce à cette révolution la deuxième année des polytechniciens fût
écourtée, et avant la fin de l'année ils furent envoyés dans leurs
écoles d'application. L'oncle que son numéro désignait pour les
Ponts et Chaussées dut permuter car il choisit le Génie Maritime
et fut envoyé à l'Ecole des Applications de Lorient.
Il m'a raconté autrefois son premier voyage. Il avait eu un congé
et rallia Lorient depuis la Négrie. Comme il fallait partir à date
fixe on devait retenir sa place à l'avance sur la diligence. Il ne
trouva pas de place et du faire le voyage sous la bâche avec ses
bagages. On roulait jour et nuit, on s’arrêtait juste à certains
relais pour déjeuner ou pour dîner. C'était moins que confortable,
et ne valait même pas notre troisième classe actuelle. Il mit
plusieurs jours pour aller de la Négrie à Lorient.
Il resta à Lorient, je crois, et fut occupé aux réparations du
bagne, car il y a avez un bagne à cette époque là. Après Lorient
l'oncle fut envoyé à Tarbes dans un poste et un service qu'il lui
plaisait infiniment. Il était chargé avec un secrétaire, qui était
un premier maître (Sergent) de parcourir les forêts de l'état pour
voir les arbres bons pour la marine.(A cette époque ont
construisait encore en bois) et désignait ceux qu'il fallait
couper. Avec son secrétaire, le père Guarrigues j'ai connu à
Buenos Ayres, (voir le deuxième volume de mes voyages), il
parcourut les forêts domaniales de toute la région des Eaux Bonnes
dans les Pyrénées, et il devint s'il ne l’était déjà un fervent de
l’alpinisme.
Il fit un relief à échelle des hauteurs exactes de toute cette
région. Chaque année il le modifiait, le corrigeait en mesure
qu'il faisait des excursions nouvelles. Il y a travaillé toute sa
vie. Il était en cire qui permettait les retouches et de temps en
temps il le faisait mouler. Ce relief fut exposé bien souvent
procurant à l'oncle de nombreuses médailles et j'ai vu un de ses
plâtres dans un musée à... la Plata en République Argentine. Il a
dû laisser l'original au club alpin et les épreuves à différents
musées. Il n'a pas songé à m’en donner un, je n'ai pas osé lui en
demander un exemplaire.
Il resta dans ce poste le plus longtemps qui put, mais en
augmentant en grade il fut obligé de partir pour occuper un autre
poste. Il me semble qu'il y resta quatorze ans. Il avait été,
avant, sous l'Empire chargé de l'entretien d'un Aviso: l’Aigle qui
était affrété pour le prince Napoléon et lui servait de yack.
Ce prince Napoléon était le fils du prince Jérôme ex roi de
Wesphalie, c'était le fameux Plon-Plon que les adversaires du
régime impérial dotait d'une mauvaise presse. On en faisait un
poltron. Envoyé comme le général en Crimée, il eut une attaque de
choléra, par bonheur pour il en réchappa, mais ceux qui ne
l’aimait pas transformèrent son choléra en frousse. On disait que
les soldats, en parlant de lui au siège de ses Sébastopol,
disaient: « qu'en verrons-nous Scutari? » Calembour qui voulait
faire croire que sa diarrhée n'était provoquée que par la frousse
intense qui prend les conscrits à leur première affaire. L'on
disait: si les buissons sont des lauriers, Plon-plon se couvrira
de gloire. L'oncle qui l'a connu, qui a navigué avec lui disait au
contraire qu'il était très brave, imprudent même. Dans les mauvais
temps, il ne le montrait pas, au contraire.
L'oncle fut ensuite à Toulon, et s’y trouvait à l'époque de la
guerre de 1870. En 1871 eut lieu de la commune à Marseille et les
troupes gouvernementales de la marine occupaient notre Dame de la
Garde, position stratégique qui était la clé de Marseille, mais
les communications par terre étaient rompues. Les marins de notre
dame ne pouvaient communiquer avec Toulon.
Pour communiquer il fallait envoyer des messagers et l'oncle
s’offrit comme volontaire. Il y risquait sa peau, s'il avait été
découvert par des communards, il aurait été fusillé sur-le-champ.
La tante Elodie et la tante Monlaud étaient à Marseille pendant
toute la commune, l'oncle habillé en ouvrier partait de Toulon,
portant les ordres cousus dans sa casquette et revenait de même.
Il fit souvent ce périlleux trajet passant devant les sentinelles
communardes de la gare, mais son déguisement le faisait prendre
pour un frère. Les tantes allaient à la gare le voir arriver ou
partir, mais ne lui parlaient pas, ne lui faisaient même pas un
signe de reconnaissance, c’était une question de vie ou de mort.
Il remettait les messages et rapportait les réponses.
Quand l'insurrection fut vaincue, on lui donna la croix d’officier
de la Légion d’Honneur. Ce n'est pas l'oncle lui-même qui m'a
raconté cela, il était trop modeste pour cela, mais ce sont les
tantes Elodie et Isoline, qui pendant cette époque troublée
vivaient dans l’angoisse.
Après avoir été adjoint au maire de Bordeaux pendant de longues
années, maire de Bordeaux pendant quatre ans, président de
beaucoup de sociétés philanthropiques, homme de bien et de devoir
dans toute l’acception du mot, il fallut la croix et la bannière
pour qu'il fût nommé commandeur de la Légion d'Honneur en 1905,
seulement 34 ans après...
On fit à propos de sa nomination une manifestation grandiose qui
le consola un peu de l'ingratitude de ses concitoyens. Au banquet
de cette manifestation à laquelle j’ai assisté. Monsieur Casimir
Périer, ancien Président de la République, dit ces paroles qui
furent applaudies par toute l’assemblée: "Il y a 34 ans que vous
avez été nommé officier de la Légion d'Honneur, donné parfois
beaucoup trop tard pour compenser les croix que l'on donne souvent
beaucoup trop tôt, c'est une application malheureuse du système
des moyennes. »
Je joins à un exemplaire de cet écrit tout ce qui a été publié au
moment de cette manifestation et des obsèques de mon oncle. Puis,
mon oncle fut envoyé à Guérigny comme directeur des ateliers de la
marine. Il y était au moment du 16 mai 1877. Le gouvernement de
l'Ordre Moral lui enjoignant de faire pression sur ses ouvriers
pour les faire voter en faveur des candidats du gouvernement.
L'oncle s’y refusa, disant qu'il était officier, directeur et
qu'il laisserait chacun libre de voter suivant sa conscience.
Peu après, il fut averti par des amis, que pour se venger, le
gouvernement allait l'envoyer à Saigon. Comme son entrée au
service datait de 1844 puisqu'il était entré à l'école
polytechnique en 1846, et que les deux années d’école comptaient
double, il avait 33 ans de service, il avait droit à sa retraite
depuis trois ans. Il prit les devants et la demanda. Il fit bien.
Le gouvernement de l'Ordre Moral dura jusqu'au mois d'octobre, est
jusque là il serait sûrement parti pour la colonie. Il se retirera
à Bordeaux au 84 de la rue Saint Genès et resta dans le même
logement jusqu'à sa mort en 1907 et sa femme qui resta aussi
jusqu'à la sienne en 1912.
C'est à Bordeaux que je l’ai bien connu. Avant cette époque, je
l'avais très peu vu, mais il voulut bien s'occuper de moi, il se
montrera un véritable oncle à mon égard. Je reviendrai là-dessus
quand je parlerai de moi.
Une fois établi à Bordeaux il fut nommé conseiller municipal, puis
adjoint. Il occupa longtemps ce poste. Aux élections de 1888, il
est arriva premier sur la liste et fut nommé maire par ses
collègues.
Il n'était pas politicien, il fit de la bonne administration, et
dans le sein du conseil, le maire qu'il avait supplanté monsieur
Daney lui fit une sourde opposition autant qu'il le put. Sans
s'inquiéter de flatter l’électeur, il fit tout son devoir de
maire, et fut obligé pour assurer la bonne marche des affaires de
prendre des mesures impopulaires. Il était républicain, mais
républicain honnête comme il en faudrait beaucoup et comme il y en
a trop peu. Il ne considérait que l'intérêt général et non celui
des particuliers. Aussi se fit-il beaucoup d’ennemis parce qu'il
n’accordait pas tout ce qu’on lui demandait si cela ne lui
paraissait pas juste ou nécessaire à l'intérêt de tous.
Il ne voulait pas être accusé de népotisme, il ne voulut rien
faire pour me faire nommer à un poste rétribué par la mairie,
parce qu'il y avait des gens, qui à son avis, le méritaient plus
que moi. Un de ses amis, Monsieur Layet, professeur d'hygiène à la
faculté, qui s'intéressait à moi me dit: « pendant que votre oncle
et maire qu’il vous nomme médecin du dispensaire, cela vous
permettra de vous établir ici et d'attendre la clientèle ».
Je lui en parlais, mais il ne voulut rien faire en disant que
cette place pouvait convenir à un ancien interne s'il s’en
présentait un. Je n'avais pas été interne je ne m'étais pas
présenté. Je ne me fais aucune illusion sur mon compte. Je ne sais
pas parler, je cherche mes mots, et je ne puis en public prendre
la parole. L'art de la parole est un don, on naît orateur comme
d'autres naissent musiciens peintres ou sculpteurs ou même
rôtisseurs puisque l'on dit: On devient un cuisinier, mais on naît
rôtisseur. Je n'aurai eu aucune chance d'arriver; alors pourquoi
aller au devant d’un échec dans un concours.
Avec cette mentalité de maire on pouvait prévoir ce qui est
arrivé. L’oncle qui était adjoint au maire depuis 1878, ne fut
même pas réélu conseiller municipal en 1892. Il abandonna à la vie
publique.
Il aurait pu se présenter et se faire élire sénateur, mais ils ne
le voulut pas parce qu'il me dit qu'il était loin d'être orateur.
Comme je m'en rendais compte pour moi, il le comprenait pour lui.
Pourtant, un homme comme mon oncle aurait fait un bien meilleur
sénateur que beaucoup d'autres bavards qui n'avaient que leur
bagout pour tout bagage. Il se confina dans les oeuvres
philanthropiques qui l'intéressaient comme le Club Alpin dont il
était président pour la section du sud-ouest.
Il avait confié des fonds à un agent de change 150 000 francs
parce qu'il était un cher camarade, c'est-à-dire un ancien
polytechnicien. En cette qualité il lui inspirait toute confiance.
Le cher camarade leva le pied en emportant les 150 000 francs que
l’oncle ne revit plus.
Il s'excuse de cela dans son testament, mais, s'il ne les avait
pas perdus je ne crois pas qu'il nous eut donné 50 000 francs de
plus à chacun. Il aurait fait des legs au Club Alpin et à
plusieurs sociétés philanthropiques. Ainsi nous n'avons rien à
regretter. Il a donné sa bibliothèque à la ville de Bordeaux
plutôt qu’à ses neveux.
Le pauvre homme était goutteux, mais goutteux dans les plus fortes
proportions. Je l’ai vu avoir des crises qui lui durait plus de
six mois sans pouvoir bouger. Quoi qu'il fut très intelligent,
j'ai rarement vu quelqu'un d'aussi borné au point de vue médical,
les mathématiques et la médecine faisaient deux choses absolument
différentes. Il se soignait à l’homéopathie, c'est-à-dire qu’il
traitait sa goutte avec le plus profond mépris thérapeutique.
Sur la fin de sa vie, car je fut docteur en médecine et établi
depuis quelques temps c'est-à-dire vers 1902, il voulut bien avoir
confiance en moi et prit de la pipérazine. Il hésita longtemps
parce que « pipérazine. » il se figurait que cela était extrait du
poivre ! !! A partir de ce moment il n'eut plus de ces crises
interminables comme je lui en avais vu pendant mes études
médicales.
Ce manque de soins, lui avait donné par suite de l’atrophie sur
les valvules mitrales une féroce maladie de cœur qui l'emporta par
insuffisance mitrale. Son cœur compensant assez bien pendant
longtemps puisqu'il mourut à 78 ans, mais il finit dans les
oedèmes et les étouffements avec d'atroces souffrances.
Il était très religieux, quoique protestant libéral. C'est-à-dire
ne croyez pas à la divinité du christ, aussi était-il l'ami des
juifs.
En 1885, quand mon oncle commença à s’occuper de moi, en somme il
ne me connaissait pas, il était très réservé, mais plus tard quand
il vit que je lui donnais satisfaction il fut beaucoup plus,
affectueux. Il me rendit beaucoup de service. J'y reviendrais
quand je parlerai de moi et de ma vie.
Il m'en aurait rendu davantage s'il n'avait pas été aussi timoré,
si honnête et si droit. Je les ai beaucoup regrettés tous les
deux, et j'étais heureux dans les voir de temps en temps à
Bordeaux
J'ai fait souvent ce voyage tant qu’ils ont vécu et depuis leur
mort je ne suis pas allé souvent à Bordeaux.
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